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- D'après une lecture de
:
- P.-L. Assoun, Le pervers
et la femme, Anthropos, 1989
"C'est à
condition de feindre d'être aimée comme Autre que la femme advient le plus
"infailliblement" au lieu d'où elle va pouvoir s'éprendre de qui l'aime
comme leurre", remarque P.-L. Assoun (Le pervers et la femme,
Anthropos, 1989, p. 46). Dans l'intrigue marivaudienne, l'amour a besoin,
pour triompher, de pouvoir être dit : il faut pour cela déployer des moyens
de séduction, mettre en œuvre tout un dispositif de faux-semblants et de
"fausses confidences" révélant bien l'assise fantasmatique de l'amour.
L'amour doit triompher, comme le lapin doit sortir du chapeau, à partir du
moment où le "tour" est scrupuleusement joué, où les conditions objectives
de sa réussite sont réunies. Dans "les fausses confidences", il s'agit de
conduire une femme à aimer - malgré elle - un homme, sur la foi d'une simple
déclaration, non dite au demeurant, mais rapportée, de celui-ci. Au départ,
il y a bien l'amour de cet homme, mais il apparaît au médiateur (Dubois)
qu'il ne saurait être avoué dans sa nudité : il faut l'habiller de semblants
et d'apparences afin de séduire et donc de pouvoir s'envisager dans la
réciprocité. Surtout, il ne suffit pas de montrer, il faut dire ; ou plutôt,
il ne faut surtout pas montrer, et dans un premier temps, il faut même
s'abstenir de dire ouvertement. La besogne du médiateur est soutenue par son
fantasme prémonitoire de voir l'amant "en déshabillé" dans l'appartement de
Madame. Le pervers n'aura de cesse que ce fantasme se réalise, que cette
image passe dans la réalité. Il est omniscient, il sait tout sur le désir de
chacun, secret ou avoué, conscient ou inconscient : ce n'est qu'une question
d'agencements mécaniques et d'un peu de temps. Son stratagème consiste à
dévoiler à Araminte (la femme aimée) l'amour passionnel de cet homme (Dorante),
tout en scellant cette (fausse) confidence du sceau du secret puisqu'il est
censé ne pas vouloir en témoigner. Or pour Araminte, le fait de savoir que
cet homme a fait d'elle son objet de désir, tout en se l'interdisant, la
conservant ainsi toujours Autre, ne peut que la conduire à aimer. A aimer
qui et quoi ? Cette image d'elle-même comme Autre (matérialisée dans la
pièce par le "portrait d'une Dame", auquel Araminte va s'identifier),
femme-objet d'un désir interdit : c'est de cet interdit que se forme en
retour son propre désir. Le désir et l'amour reposent donc sur des schémas
beaucoup plus complexes que ceux de la réciprocité ou de la symétrie : via
la séduction, l'amour suppose d'abord la reconnaissance du désir de l'Autre.
Freud avait noté une certaine prédisposition de la femme au "secret
amoureux", non par coquetterie ou immaturité, mais parce que bien souvent le
secret est l'un des éléments qui conditionnent et structurent sa vie
amoureuse : en effet le secret recouvre le fait d'être prise comme objet
d'un désir interdit, et la femme aime quiconque la place en ce lieu. La
valeur du secret réside moins dans un interdit de faire que dans un interdit
de dire : aussi l'enjeu final, et paradoxal, de l'aveu, sera d'officialiser
la liaison amoureuse et de permettre le mariage. L'aveu ne signifie pas le
retour à la sincérité après la mascarade : au contraire, il prend en compte
la dimension du fantasme, puisqu'il consiste à identifier ouvertement cette
femme réelle avec l'image de l'Autre femme (ici le portrait), identification
dont, nous l'avons dit, la femme a besoin même si elle n'est pas totalement
dupe. En même temps cette identification a la nature d'une aliénation : dans
la pièce, tout se passe comme si le séducteur par procuration, Dubois, ne
laissait aucune chance à sa victime qui va effectivement devoir aimer en
dépit d'elle-même. Ce déterminisme amoureux fondé sur la séduction et la
rigueur des apparences, est mis en scène ou en acte de façon diabolique par
cette sorte d' "expert en féminité" qu'incarne le pervers. Cependant la
véracité d'une telle science ne doit pas nous leurrer comme elle peut
leurrer les victimes. N'oublions pas que la valeur du secret tient à une
sorte de complicité du pervers avec la loi, ce qui ne surprendra personne,
puisqu'il s'agit finalement de permettre un mariage. La séduction n'est
réellement perverse qu'au regard de cette perversion institutionnalisée,
légalisée, qui lui fournit à la fois occasion et raison d'être. Etranger à
cette sacralisation de la parole tour à tour interdite et obligée, secrète
et officialisée, le non-séducteur (ou le séducteur non-pervers) n'a d'autre
identité que celle de la victime muette ; en tant que seulement séduit,
il peut redéployer les fils tressés de l'amour et de la séduction dans
l'élément de la parole.
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