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- D'après une lecture de
:
- Jacky Bourillon, Les
criminels sexuels, L'Harnattan, 1999
"L'obligation de
soin tue le soin", écrit un psychanalyste spécialiste des Criminels
sexuels (Jacky Bourillon, L'Harmattan, 1999). En France, aujourdui,
toute personne condamnée à une infraction sexuelle grave se voit signifiée
par la justice une "obligation de soin" qui, sans pouvoir naturellement lui
être imposée de force, fait partie intégrante de sa peine, de son
aménagement, et surtout peut contribuer à sa réduction. Des criminels se
voient ainsi "adressés" par l'institution pénitentiaire à des psychologues,
psychiatres ou psychanalystes, qui eux se voient réduits à devoir réaliser
l'impossible : guérir des sujets qui sont le plus souvent inguérissables ou
qui ne demandent pas à l'être. Ce qui peut paraître choquant n'est pas tant
l'obligation faite aux criminels eux-mêmes que le dictat de l'institution à
l'endroit des thérapeutes, contraints par la même "obligation de soin" et
par-là même empêchés de travailler librement, selon leur éthique propre.
C'est une constante du discours du maître, qui est aussi celui de la
science, de dissoudre la vérité du sujet dans un supposé intérêt collectif ;
en l'occurrence, le discours juridique semble avoir abandonné toute
référence au mal, à la faute, à la responsabilité, pour consacrer les
valeurs utilitaristes de précaution, de prévention, de médiation.
Globalement, la notion de criminalité disparaît sous celle de sécurité, de
sorte que même qualifiée par certains de "laxiste", l'administration se
pense et se présente avant tout comme sécuritaire. C'est encore une
caractéristique du discours du maître, fonctionnant à l'imaginaire : à force
de vouloir éradiquer le crime et la perversité, tout en déniant leur
identité propre et en refusant de les comprendre, il ne fait (notamment sous
sa face pénitentiaire, la pire de toutes) que pousser au crime et engendrer
des comportements pervers. Pas étonnant que les détenus ne songent qu'à
monnayer l'obligation de soin (quand ils s'y soumettent), en vue d'une
libération conditionnelle par exemple, sans songer à effectuer une véritable
thérapie. Ces éléments "politiques", reflétant une position de maîtrise,
donc perverse, sont de structure. Quant aux sujets de structure
perverse, qui certes ne représentent qu'une partie de la population
criminelle, ils demeurent imperméables à la moindre thérapie (et à la cure
psychanalytique en particulier) tant qu'ils ne renoncent pas au mode de
jouissance qui les a conduit à la prison et les condamne neuf fois sur dix à
la récidive. Alors que faire ? Qui peut faire quoi ? Les médecins
psychiatres (espèce en voie de disparition, au demeurant) sont de plus en
plus dépossédés de leur science par les techniques biologiques, et par les
classifications purement descriptives du catalogue DSM : la distribution des
psychotropes répond à l'exigence économique du moindre coût et sert
directement les intérêts de l'industrie pharmaceutique. Or, comme on le
sait, les médicaments n'ont jamais guéri la moindre psychose ou la moindre
perversion qui sont des troubles de la subjectivité, laquelle est un effet
du langage. Les psychologues de profession, eux, collaborent au discours du
maître sans toutefois en faire partie : ils tiennent certainement compte du
sujet, mais sous cette face imaginaire qu'est le moi, et limitent leurs
projets thérapeutiques à une vague réadaptation qui reste, comme concept et
comme réalité, très hypothétique. En effet, quel sens cela a t-il de vouloir
réadapter des sujets qui ne l'ont, de fait, jamais été, tant au niveau
social que familial ? Et quel sens cela a t-il de renforcer un moi qui, dans
le cas des pervers et des fous, se distingue justement par un narcissisme
hors-limite ? Ce n'est pas cela qui peut modifier leur position subjective
et donc leur mode de jouissance. De par son mode de discours, le
psychanalyste n'occupe pas la place de la maîtrise, mais comme on le sait
celle de l'objet 'a' : un objet déchet qui n'a rien à prescrire au sujet
analysant. A propos de la psychanalyse, Lacan disait qu'"en irréalisant le
crime, elle ne déshumanise pas le criminel". En effet, en expliquant le
crime par l'identification imaginaire et le fantasme du sujet, elle
reconnaît son acte et ne le réduit pas à un débordement plus ou
moins accidentel de violence. Que peut la psychanalyse ? Statistiquement,
pas grand chose, étant donné le rayonnement du discours du maître dans le
milieu pénitentiaire, qui étouffe ou dévoie systématiquement toute velléité
subjective, y compris celle de s'engager réellement et librement dans une
cure, au nom du principe de l'obligation de soin. Il n'y a pas grand chose à
retenir de la criminologie qui ne s'est jamais totalement remise des
errements positivistes d'un Lombroso, qui applique la théorie de la
dégénérescence jusqu'à sa dernière limite et invente le "criminel-né". Au
fond, le tandem gagnant doit être celui des psychanalystes accompagnés des
travailleurs sociaux, à condition de ne pas confondre leur tâche respective.
La tâche du travailleur social, telle qu'elle est fixée par les instances de
pouvoir, rencontre les limites et les contradictions déjà relevées à propos
de la réinsertion. L'assistance que ces professions apporte aux criminels et
délinquants incarcérés peut-être utile dès lors qu'elle ne cesse pas devant
les murs de la prison : poursuivre ce travail d'accompagnement,
parallèlement à la cure thérapeutique, revient à reconnaître (et respecter)
l'existence d'un "sujet en traitement" non assimilable à l'individu
incarcéré, puis libre, puis très souvent incarcéré à nouveau… Il n'en reste
pas moins que le système pénitentiaire, dans son principe même
déshumanisant, par la réalité avilissante et désespérante qu'il perpétue,
s'oppose à l'action thérapeutique, socio-éducative et psychanalytique, alors
même qu'il la "commande" officiellement. Concluons. Du point de vue
strictement psychanalytique, le concept d'obligation de soin est une
aberration, et dans l'état actuel des choses sa mise en place juridique
s'avère particulièrement inefficace. Cela n'empêche pas qu'un "soin" et même
une cure soit toujours possible quand elle provient de la demande du sujet.
Le soin dans sa réalité irrécusable, malgré sa rareté, représente la
négation même de l'obligation de soin ; tandis que la demande, quand elle
est écoutée (malgré les discours contraires, les feintes et les dérobades
prévisibles) dispense l'analyste de l'obligation de se soumettre à
cette obligation. Cette écoute constitue au demeurant la seule et unique
obligation.
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