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La compétition
n'est pas seulement une forme socialement organisée du sport, elle en est
l'essence même : si ce n'est pas toujours pour vaincre l'adversaire, du
moins est-ce pour se dépasser soi-même, repousser les limites du faisable
corporel. La sorte d'infini que représente ce hors-limite n'est pas, c'est
le moins que l'on puisse dire, de tout repos ; car non seulement il implique
d'être premier, de parvenir en tête, mais inscrit encore l'absolue nécessité
de réitérer l'exploit, pour conserver un titre, un record, une réputation.
La jouissance de la limite est telle qu'elle n'a pas de limite. On touche
ici à ce que la psychanalyse désigne par "jouissance", au-delà du principe
de plaisir et à travers la souffrance, au-delà aussi de ce qui peut
s'énoncer dans le langage. En forçant un peu le pessimisme, on pourrait dire
que le dopage n'est pas seulement un tendance circonstancielle des sportifs
actuels poussés à commettre l'infraction par des lobbies capitalistes avides
de "résultats", confondant de plus en plus sport et publicité, mais qu'il
s'inscrit au contraire dans la logique de sport de compétition. Car la
jouissance visée par l'acte sportif se situe au-delà des vertus à la fois
médicales (le bien-être, la santé) et morales (l'exemplarité, la ténacité,
le fair-play, etc.) qu'un certain discours humaniste veut bien attribuer au
sport. L'utilitarisme ou le moralisme (celui qui met en avant la
"conscience", la liberté de l'athlète de ne pas céder à l'infraction du
dopage) ne pèsent pas lourd devant l'irrésistible appel à l'excès et à la
démesure, face à la jouissance même de passer la limite… qui conduit
beaucoup d'athlètes à enfreindre le règlement. L'expérimentation corporelle,
sous toutes ses formes, ne peut qu'échapper de facto à la loi car elle vise
un au-delà (ou un en-deça) du symbolique ; pire encore, elle peut prétendre
à faire loi et s'imposer comme impératif catégorique (comme l'a bien montré
Lacan, à propos de Sade et de Kant), car le hors-limite est dans son
principe. Cet effet de brouillage de toute règle raisonnable et mesurée
explique peut-être les débordements de plus en plus considérables des
publics eux-mêmes. La relation sportifs-spectateurs illustre bien ce que
Freud appelait "foule à deux", où le moindre geste de l'un est relayé et
amplifié par l'autre, où la passion idolâtre des uns pour les autres se
transforme chez certains en haine de l'adversaire. Parti jusqu'au bout de
lui-même afin de récupérer cette part de réel qui lui manque, cette pureté à
jamais perdue, il doit compenser par une réalisation inédite et toujours
"supplémentaire", qui s'avère finalement collective. La difficulté consiste
à éviter le piège de la jouissance brute, par essence narcissique, et ses
effets sociaux de violence. Le sport n'étant pas une forme de sublimation
puisque l'objet élevé à la dignité de la Chose est ici le corps propre. Ce
qui nous fait pencher plutôt du côté de la perversion masochiste. Il faut
donc partir de cette réalité d'un sport perverti à la racine, et
seulement pervers lorsqu'il a pour finalité son propre effort vers ce Corps
ultime et scandaleux, cette Chose parfaite livrée au public qu'est
finalement le cadavre du sportif épuisé, dopé. Ce qui est à gagner dans le
sport, ce ne sont pas tant des médailles et des honneurs que l'assomption
d'une forme de castration, la pure reconnaissance des limites (symboliques
autant que biologiques) du corps humain, et donc accepter de "perdre". Le
corps n'est pas une machine, mais il ne devient jouissance, éventuellement
sur le mode de l'effort et de la compétition, qu'en tant que réellement
perdu (à) soi-même et toujours déjà vaincu.
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