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- D'après une lecture de
:
- Alain Juranville, Lacan
et la philosophie, PUF, 1984
La théorie
lacanienne du signifiant, qui conduit notamment à un dépassement de l'Œdipe,
présente la chaîne inconsciente comme un système quadripartite. Ceci est
fondamental, d'après Juranville, si l'on veut saisir les différentes
structures psychiques comme étant effectivement articulées entre elles, ce
qui implique de faire droit à la perversion et à la sublimation comme deux
entités à part entière même si elles paraissent également problématiques.
Dans l'optique freudienne, la perversion fut d'abord pensée comme le
"négatif" de la névrose ; aujourd'hui encore, elle n'est pas toujours
clairement identifiée comme structure autonome, étant d'une part au
fondement de tout désir humain et d'autre part présente sous forme de "
traits " à la fois dans la névrose et la psychose. Quant à la sublimation,
sa théorie semble avortée au motif qu'elle ne serait qu'une forme plus
"élevée" de la névrose, ou bien qu'elle resterait marginale au regard
justement de la névrose considérée comme seule "normalité" humaine. Quoi
qu'il en soit l'existence finie d'un sujet repose sur une identification
unique, essentiellement imaginaire, déterminée par une place et une fonction
occupées sur la chaîne signifiante, laquelle représente l'ensemble des
relations de désir possibles entre humains. En effet, désirer ou signifier,
pour l'homme, sont strictement équivalents. Le cadre initial de ces
relations est constitué par les trois places du triangle oedipien, plus une,
comme nous le figure le célèbre schéma L de Lacan. Commençons par cette
place supplémentaire introduite par Lacan comme étant celle du phallus :
c'est le signifiant "primitif" non verbal, sans signifié (si ce n'est la
jouissance indicible), forclos du système symbolique comme tel. L'état qui
lui correspond est celui du Sujet non barré ou non castré : seul le
psychotique peut s'imaginer incarner le phallus, fuyant toute castration et
se condamnant du même coup à demeurer hors du langage désirant (ou du désir
articulé). Le deuxième signifiant est directement l'autre ('a'), soit
l'objet primordial que représente d'emblée la Mère pour le sujet.
L'identification imaginaire à la Mère caractérise la perversion : elle
consiste cette fois à dénier la castration maternelle et, tout en
reconnaissant l'existence d'un manque chez celle-ci (la place du père réel
étant bien vue), à le croire comblable. Le père réel occupe la troisième
place, auquel le sujet trouve à s'identifier comme Idéal-du-moi. C'est pour
"avoir" le phallus que le sujet névrosé s'accroche à cette place, et aussi
pour éviter l'" aphanisis " (donc la castration) que constitue l'incarnation
dans l'objet. Mais le véritable Nom-du-Père, c'est le Père symbolique (ou le
père mort) qui se trouve en l'Autre comme pure référence du désir de la mère
et donc du sujet. Vouloir s'identifier au Père symbolique dans la
sublimation, au rien qui fonde la loi du langage et du désir, c'est bien
reconnaître et assumer la castration (la mort et la finitude), même si toute
identification par principe conserve un aspect imaginaire puisqu'on prétend
"être" - ne serait-ce qu'un court instant - cette référence purement
symbolique. Donc chacune des quatre structures met en place un mode
d'évitement de la castration : forclusion pour la psychose, déni pour la
perversion, refoulement pour la névrose, dénégation (propre à l'écriture)
pour la sublimation. D'autre part chacune fait apparaître dans le réel le
signifiant du désir (qui en théorie n'appartient qu'à l'Autre) sous la forme
d'une hallucination (un pur réel), un fétiche (objet offert à l'usage), un
symptôme (un signifiant inconscient apparaissant dans le monde, présentant
le désir comme interdit et la jouissance comme souffrance), une lettre
(présentant et différant à la fois le signifiant du désir, ou Nom-du-Père).
Cette présentation ultra-systématique de la clinique lacanienne permet un
rapprochement spectaculaire entre perversion et sublimation, entre déni et
dénégation. Le déni se présente comme une négation de la castration dans
l'affirmation extérieure d'un substitut du phallus, selon un processus
essentiellement métonymique, tandis que la sublimation inverse cette
position en assumant la castration dans l'usage métaphorique (c'est-à-dire
négateur : un mot pour un autre) du langage, usage qui conduit à la
conceptualité. La construction quadripartite et les correspondances
structurelles ne s'arrêtent pas là, car aux quatre places fixes de la chaîne
signifiante auxquelles répondent les quatre identifications imaginaires
principales, il faut adjoindre maintenant quatre modes différents pour
chaque structure de faire apparaître le Nom-du-Père, lequel ne se tient
nullement à sa place théorique dans l'Autre. Par exemple on a dit que dans
la névrose le sujet se tenait à la place du père réel, soit l'Idéal-du-moi
pour le sujet. Si cette identification imaginaire ne change pas, en revanche
le lieu d'apparition du Nom-du-Père, ici comme symptôme, se modifie selon
qu'on a affaire à un sujet phobique, hystérique ou obsessionnel :
respectivement le signifiant du désir apparaît dans l'objet, dans le sujet
lui-même, ou dans l'Autre (où il disparaît plutôt pour le sujet). Il reste
logiquement une quatrième position, non pour le sujet mais pour le
signifiant du désir : celle du phallus lui-même, en-dehors du triangle
oedipien. Cette position est rendue possible par la névrose bien qu'elle se
situe à la fois en-dedans et en-dehors de celle-ci : il s'agit du transfert,
que l'on peut approcher enfin de façon réellement structurelle. Le
psychanalyste y occupe la place de l'objet primordial du désir : non pas
immédiatement l'objet 'a', mais la Chose elle-même, le corps mythique de la
Mère objet de toutes les demandes. Dans la psychose, le sujet se tient à la
place insensée et muette du phallus : c'est son identification imaginaire
fondamentale. On pourrait en inférer les différentes formes de psychose
correspondant aux trois lieux où se présente l'hallucination, qui est le
"symptôme" commun de cette structure et qui révèle à sa manière le
signifiant forclos. Quant au délire, il peut être mis en parallèle avec le
transfert dans la névrose comme tentative d'auto-guérison, voire avec la
sublimation dans son rapport avec les trois grandes structures, et peut sans
doute être considéré comme la meilleure façon de " faire avec " sa folie. La
sublimation, où le sujet s'identifie enfin à l'Autre symbolique, se laisse
structurer de la même manière. L'objet y est élevé à la dignité de la Chose,
dit Lacan, la lettre se fait œuvre, la pulsion désir, et l'œuvre " ouverte "
métaphorise le vide de la Chose. Les trois formes de sublimation et d'œuvre
sont, classiquement : l'art, la religion, la science, et par conséquent
trois sortes d'écriture. Comme toujours, il faut ajouter un intrus : rien
moins que la psychanalyse, dans la mesure où elle seule dit la vérité du
désir humain pointé vers la Chose, depuis le sujet-phallus dans sa réalité
première, différente du moi, et destinée à la castration par l'épreuve du
signifiant verbal. Enfin la structure de la perversion et ses différentes
formes ne peuvent que nous apparaître clairement. Rappelons que le sujet
pervers est fondamentalement identifié à l'objet primordial maternel, et que
sa stratégie désirante consiste ensuite à s'identifier au phallus comme
objet imaginaire du désir de la mère. Rappelons ensuite la définition du
fétiche comme représentant du Nom-du-Père dans la réalité mondaine, fonction
caractérisant la perversion comme structure et donc valant pour ces trois
perversions essentielles que sont, d'après Juranville, le narcissisme, le
sadisme, et le masochisme. Evidemment l'usage du fétiche - valant pour le
phallus - constitue en soi une transgression, une usurpation de la loi du
désir, qui devrait rester purement verbale à l'enseigne du Nom-du-Père :
mais c'est le père réel qui est provoqué par le pervers, et de ce fait
imaginarisé comme s'il était ce père symbolique. Qu'est-ce qui peut bien
faire office de transfert, de délire, de psychanalyse, soit de posture
excentrée et donc salutaire, pour le pervers ? Toujours la même réponse : le
fétichisme. Certes, on peut d'abord considérer le fétiche comme le "
symptôme " commun de la perversion, puisque d'une certaine manière le corps
propre fait fonction de fétiche dans le masochisme, en position d'objet ;
tandis que le tourmenteur sadique apparaît toujours comme objet, bien sûr,
et même comme pur objet fétiche (par exemple le fouet), mais depuis la place
"subjective" ou "volontaire" de l'agent qu'il occupe ; tandis que le
narcissique rejette le signifiant du désir à la place de l'Autre, auquel il
s'identifie, et qu'il fétichise (cette collusion imaginaire du sujet et de
l'Autre est le fond même de la perversion). Donc, c'est dans
l'identification au fétiche que le pervers s'offre dans tous les cas comme
objet, "instrument de la jouissance de l'Autre" dit Lacan, et disparaît
comme sujet. Donc le terme prend valeur structurale, loin de désigner
seulement des pratiques sexuelles extravagantes. Mais dans un autre sens
encore, le fétichisme représente bien une structure perverse particulière,
en tant qu'organisation stabilisatrice et régulatrice de la jouissance,
précisément autour de la jouissance du fétiche. Or celle-ci, par opposition
aux autres modes de jouissance perverse, grâce à la médiation de l'objet,
admet une indéniable dimension ludique et permet une esthétisation - comme
une auto-transgression ou une auto-limitation - de ce mode de jouissance. En
partant du sexuel, le fétichisme généralisé peut ainsi emprunter les voies
de la création et rejoindre par ce biais les œuvres de la sublimation. Cette
collusion entre fétichisme et sublimation est de structure ; elle est posée
comme nécessaire par la théorie du signifiant en tant que dialectique
quaternaire. On ira même jusqu'à prétendre que la psychanalyse toute
entière, en tant que théorie du signifiant, devrait se présenter in fine
comme une théorie de la sublimation. Comme l'indique le conditionnel, il
s'agit évidemment d'une hypothèse non-psychanalytique (non philosophique,
non-esthétique, etc.), qui rabat étrangement la sublimation sur le
fétichisme, et non l'inverse, partant du principe que l'œuvre est déjà
pervertie et fétichisée "en tant que telle", en tant que Chose, ce qui
permet effectivement et ultérieurement de sublimer le fétiche.
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