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D'après une lecture de :
André Michels, in Collectif, Traits de perversion dans les structures cliniques, Navarin, 1990

 

 

Dans ses premières élaborations théoriques concernant l'appareil psychique, Freud décrit la mémoire comme une superposition de couches d'écritures perpétuellement modifiées et retranscrites, de telle sorte que nous n'avons jamais accès aux traces mnésiques "originaires", pas avant qu'elle ne fasse vraiment inscription pour un sujet. Non seulement toute subjectivation se trouve étroitement liée au mode d'inscription et de réinscription de ces traces, mais la castration elle-même en dépend ainsi que la manière dont le sujet tente de s'en préserver, soit ce qu'on appelle habituellement sa structure. Il faut bien comprendre qu'au niveau où intervient l'inscription proprement dite, celui du refoulement primaire, l'enjeu n'est rien moins que la conception du sujet par une amputation dont l'Autre est la cause, un trouage dont la trace témoigne négativement ; à ce niveau il n'y a de trace que de ce qui est irrémédiablement perdu. Cela ne veut pas dire que toute trace fasse inscription, encore moins révélation ; l'écriture du sujet se fait le plus souvent à côté, parce qu'elle est toujours d'emblée réécriture. Autrement dit, l'inscription n'est elle-même accessible qu'au moyen d'une traduction qui est interprétation. Au niveau des structures psychiques, l'écriture est diversement problématique à proportion des difficultés de traduction, et dans la mesure où le sujet, comme incapable d'oublier, se voit contraint de repasser inlassablement par le même sillon. Cependant l'oubli a toujours lieu, aussi des mécanismes se mettent en place comme le refoulement ou la forclusion, justement pour pallier l'absence de traduction. Il est certain que le névrosé tente de traduire et d'interpréter des traces inconscientes qui, tout en étant effacées, insistent comme telles lourdement et douloureusement, ramenant le sujet au même point de départ. Cependant le corps se laisse ici trouer, découper par la trace, dût-il le payer d'un symptôme, et conserve son unité grâce à la négativation d'une de ses parties. A défaut de toute traduction, on ne pourrait même confirmer rétroactivement l'inscription du sujet. C'est ce qui se passe pour le psychotique, investissant le symbolique comme un corps lisse, non troué, à partir duquel aucune inscription n'est jouable. Des traces, il y en a pourtant, mais au lieu de former le bord d'un trou elles se replient sur elles-mêmes, se condensent, forment ces irruptions de jouissance qu'illustrent les phénomènes dits psychosomatiques et qui, dans le cas du psychotique, peuvent apparaître comme dissociant. Venons-en à ce qui nous intéresse, le rapport particulier du pervers à la trace et à l'inscription. Pour fonctionner comme telle, et permettre l'inscription, une trace doit toujours être effaçable. Or le pervers tente précisément de produire des traces ineffaçables. En effet il ne veut rien savoir de la rature qui équivaudrait à une subjectivation, à une perte irréparable : il préfère dans un premier temps la reporter en l'Autre, en provoquant son effroi par exemple, ou sa plainte. Puis il s'identifie à celui qui, porteur d'une inscription unique, va compenser les dégâts causés par la pensée et la symbolisation : il lui oppose la matérialité d'une marque ou d'une forme qui, en tant que trace ineffaçable, n'est pas une trace mais déjà un fétiche, condition absolue de sa propre jouissance. Le pervers évite par principe, en ce qui le concerne, tout engagement lié à la lettre, à la signature : il préfère payer en liquide, il ne reconnaît jamais ses dettes. Il n'est jamais comptable de ses actes, n'est jamais responsable de rien. Pourtant il y a bien une inscription, ou une tentative d'inscription en quelque sorte "anonyme" derrière ses mises en scène : il est le mauvais, le toxico, le voleur ou autre, soumis de fait à quelque surmoi furieux qui l'épingle et l'interpelle, le sur-nomme, fétichise son nom. La complétude de l'Autre, bien ancrée sur des racines elles-mêmes fétichisées, n'est autre que le corps social fantasmé comme ordonné et parfait, où le destin de chacun apparaît tout "tracé". Cependant le pervers s'attache à la trace au point de la matérialiser, mais pas réellement au tracé. Il est faux que ce dernier évoque ou retrace une perte, se propose au sujet comme inscription et traduction, puisqu'il est (en) lui-même irrémédiablement perdu et inscrit, déjà traduit. En tant qu'Un, le tracé ne renvoie pas spécialement à une absence ; par contre la trace est effectivement un rapport duel à l'Autre absent, et ce rapport(-sans rapport) se nomme aussi Sujet. En tant que déterminé par le tracé réel et Un d'avant la trace, tracé évidemment ineffaçable, le Sujet manifeste là un trait pervers essentiel ; mais, à la différence du pervers ordinaire, il ne fétichise pas la trace puisqu'il ne se fétichise pas lui-même.

 

 

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