- D'après une lecture de
:
- Gustavo Dessal-Piedad Ruiz,
in La lettre Mensuelle de l'ECF N° 156
L'inquiétude
chronique des Etats et des opinions publiques face à la progression supposée
des crimes et des délits sexuels s'accompagne de doutes et d'interrogations
sur une éventuelle complicité du pouvoir avec le Mal : impossible d'évoquer
le cas Dutroux, par exemple, sans s'interroger parallèlement sur la
corruption et l'impuissance de l'Etat belge. On sait que le ressort de la
perversion tient au défi que ces sujets lancent à l'ordre du maître, qu'il
soit moral ou institutionnel, un défi qui se transforme en jouissance
lorsque la publicité faite autour de leurs actes suscite l'angoisse de la
population. La psychanalyse doit relever ce défi si elle ne veut pas devenir
complice d'une tendance à la transparence, qui vaut pour confession voire
comme rédemption pour les criminels sexuels. Dans ce chorus, la psychanalyse
a pour vocation d'articuler clairement éthique et clinique, s'il est vrai
qu'elle inverse le discours du maître. Fort de son identification à l'objet
pulsionnel, qui caractérise sa structure subjective dans le fantasme, le
pervers se présente comme un maître autodidacte du désir et de la jouissance
ignorant sa propre aliénation à une volonté absolue, dont il n'est que
l'instrument et l'assistant zélé. L'Autre prend chez lui signification et
consistance d'être un sujet-supposé-jouir - auquel il s'identifie
imaginairement - absolument distinct du sujet-supposé-savoir qui, dans la
névrose, soutient la possibilité du transfert analytique. Le transfert de la
fonction de l'objet petit 'a' à l'Autre n'est pas comparable avec la
restitution imaginaire de ce même objet à l'Autre, afin d'assurer sa
jouissance. Dans le second cas, le sujet pervers ne suppose aucunement le
savoir inconscient à l'Autre, incarné par l'analyste, dont il usurpe plutôt
la place et qu'il tente de rallier à sa cause. Malgré tout une forme de
supposition existe et l'on peut supposer, si l'on ose dire, qu'elle est
suffisamment dialectisable pour que le désir de l'analyste se fasse entendre
d'une manière ou d'une autre dans le cours des entretiens. C'est le cas à
partir du moment où certains sujets, ceux qui précisément se présentent chez
un psychanalyste, éprouvent dans leur vécu une forme de gêne, sinon de
doute, d'inconfort ou d'insatisfaction dans leur mode de jouissance. Il
arrive que le fantasme ne suffise pas à combler le manque dans l'Autre.
Contrairement à l'irresponsabilité notoire des "experts" qui sévissent
auprès des tribunaux, il ne s'agit aucunement d'ignorer ou prétendre
modifier la structure mais au contraire de responsabiliser le sujet en
identifiant fermement cette structure avec son mode de jouissance propre,
dans le sens d'une autorisation subjective et d'une limitation de cette
jouissance et non plus d'une aliénation ne pouvant conduire qu'à la
transgression. Pour parler plus "techniquement", rappelons que l'objectif
d'une cure est de rendre vivable un symptôme (voire le "tourner à son
avantage") via la traversée du fantasme qui le soutient. Or si le pervers
est un sujet, comme le rappelle Lacan, qui interroge à sa manière le désir
de l'Autre, ne serait-ce qu'en le simplifiant en volonté de jouissance, la
traversée du fantasme est effective, ou peut paraître imminente, chez
certains pervers qui en fournissent ainsi l'épure (comme le divin marquis à
travers son œuvre). Cela permet en même temps à l'individu de trouver une
limite, un point d'arrêt à ses pratiques perverses dans l'existence. Pour
qu'un transfert ait lieu dans la cure, il est important que l'analyste ne
tombe pas dans le piège que lui tend, bien involontairement, le sujet
pervers, et sans s'y opposer non plus. Il ne doit pas faire couple avec lui,
en évitant de se laisser diviser (en position de $), et en ne laissant pas
l'efficience du 'a' au seul pervers. Car de cette place, le sujet tentera de
fouiller la jouissance de l'analyste et d'en démonter les mécanismes, afin
d'y trouver confirmation de son fantasme : l'Autre jouit, grâce à moi. En
supposant possible une traversée, au moins partielle, de ce fantasme, on
peut conduire le pervers à s'interroger sur la réalité d'une telle
jouissance et à deviner ce qu'il ne sait pas. Car il ne sait pas - sauf dans
son fantasme inconscient - qu'il n'est, en tant que sujet, que l'instrument
de la jouissance de l'Autre ; il ne sait même pas qu'il cherche à provoquer
cette jouissance, lorsqu'il s'acharne (dans le cas du sadique) à causer
l'angoisse de l'Autre, ou à l'inverse qu'il recherche l'angoisse de l'Autre
(en tant que masochiste) alors qu'il s'offre à sa jouissance ; enfin il ne
sait pas le caractère irréel, et passablement ridicule, de cette solution
fantasmatique à l'énigme de la jouissance de l'Autre. On pourrait alors se
demander si la solution ne serait pas de névrotiser le pervers, pour le
conduire précisément à la question du désir. Or il n'en est rien, car
analyser les traits névrotiques éventuellement suscités dans le courant de
la cure ne constitue pas une finalité suffisante. Dans le cas du pervers, il
ne s'agit pas de parvenir à la destitution d'un sujet supposé savoir, qui
n'existe pas, mais d'un sujet supposé jouir. Cela dit, l'abandon d'un
ancrage subjectif en 'a', dans la cure, peut très bien être précédé voire
causé par des irruptions phobiques ou symptômales, ne constituant qu'une
série d'étapes nécessaires. Ces manifestations sont indicatives du point où,
chez le sujet, le désir se noue malgré tout à la Loi. On ne peut pas
déserter comme cela, abandonner une position perverse. Il faut simplement
que la jouissance perverse soit amenée au point où elle est compatible avec
la coupure de la Loi, la loi du désir pour commencer. C'est-à-dire qu'au
lieu de cette jouissance supposée d'un tout imaginaire, cette volonté de
jouissance illimitée, cette compulsion infernale à la répétition, qu'elle
devienne une jouissance de la limite, de la coupure de la Loi. Afin que soit
restituer à l'Autre, non plus l'unique objet fétichisé, ce que l'on peut
appeler un insigne dans son rapport avec le S1, mais un nouveau trait
brisant cette conjonction a/S1 d'où peut émerger un savoir inédit comme une
nouvelle jouissance. La perversion analysée, transférée "en"
analyse, substitue au savoir supposé de la jouissance une jouissance au
savoir partagé avec l'analyste.