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Le pervers se
distingue par un renoncement au désir auquel il substitue une volonté de
jouissance. Deux positions incompatibles, car en effet, il faut que la
jouissance soit refusée, comme le dit Lacan, pour être atteinte en quelque
manière sur "l'échelle renversée du désir". Le désir suppose d'en passer par
les signifiants du désir de l'Autre, soit la demande, dont le pervers
prétend absolument se passer, pressé d'atteindre la jouissance auquel lui
donnent droit, de son point de vue, une maîtrise et un savoir non
négociables. Seulement, la volonté dont il use n'est pas celle d'une
subjectivité arbitraire et individuelle ; exactement comme chez Kant, elle
place le sujet face à un impératif catégorique comme principe rationnel de
l'action, auquel il ne peut que se soumettre. Le pervers obéit à un
impératif de jouissance qui le dépasse, d'autant que ce n'est pas sa
jouissance qui est jeu, mais celle de l'Autre (comme le désir du névrosé,
c'est d'abord de soutenir le désir de l'Autre). Dépourvue de tout mobile
empirique, la volonté perverse n'est pas davantage égocentrée : elle est
déterminée par un principe qui lui donne sa forme de Loi, la Jouissance
incarnée ici par l'objet 'a', en position de cause. Ainsi mise en place, la
volonté va engendrer une division caractéristique en l'Autre, précisément
entre un $ et S, soit respectivement entre ce que Lacan appelle ici le sujet
de la raison pratique et le sujet pathologique (lié au plaisir, ou
singulièrement, à la douleur). Le pervers rêve la jouissance en ce lieu de
partage des deux sujets, au point de séparation d'avec le sensible. Donc au
départ règne l'objet 'a', soit la séparation radicale du sujet de son être,
laquelle ne va pas sans une aliénation première dont la séparation constitue
justement une issue. La perversion réside dans ce choix de la séparation,
l'identification à l'objet, après l'émergence dans l'aliénation d'un
signifiant-maître (S1) comme repère et signal unique de la jouissance. Fort
de la séparation, de cet appui dans l'être, le pervers va s'attacher à faire
subir l'aliénation à l'Autre, au moyen d'une savante manipulation de
l'objet. Ayant placé le sujet au lieu de l'Autre, il l'aliène… à la
jouissance, il le force à jouir. En vain, bien entendu, car ici comme
ailleurs la jouissance ne se laisse pas atteindre sans dévoiler le fantasme
qui l'imaginarise. Donc la volonté de jouissance manque la jouissance de
l'Autre, et ne parvient qu'à une caricature de jouissance phallique, la
jouissance du langage, accréditant l'omniprésence de celle-ci ("ça prêche un
peu trop là-dedans", écrit Lacan à propos de Sade). Comme si le discours du
pervers - spécialement du sadique - devait suppléer à la parole confisquée
de la victime, à l'annulation de son désir et de son consentement. Raison
pour laquelle ce n'est pas le masochiste, mais plutôt l'hystérique qui
constitue la partenaire "idéal" du sadique : elle croit volontiers en la
vérité du discours pervers, en témoigne, et rêve même d'en être. Elle y voit
comme la négation de ses symptômes et de ses inhibitions, l'accès à une
sensualité trop longtemps refoulée par le "courant tendre" dominant chez
elle. Elle est une sorte de spécialiste de la division subjective, et
formule la plainte qu'aucun pervers ne pourrait articuler, tellement la
volonté de jouissance suffit à faire sens pour lui. Pour ce dernier, il n'y
a pas d'autre sujet-supposé-savoir, et l'analyste qui s'y frotte s'en
trouvera immanquablement névrotisé. Le pervers cherche à reconstituer la
maîtrise perdue lors de l'aliénation, c'est pourquoi il ne cesse de
provoquer l'angoisse et la division de l'Autre. Dominer et jouir sont
inséparables, au point que le rapport de domination est quasiment pour lui
le parangon du rapport sexuel. Evidemment, on pourrait penser que cela vaut
surtout pour le sujet sadique. En réalité, si la volonté de jouissance est
une constante de tout pervers, qu'il soit en position d'agent comme le
sadique, ou de victime imaginaire, comme le masochiste, tous deux sont les
instruments de la jouissance de l'Autre, tous deux veulent jouir en
s'identifiant à l'Autre (en produisant la voix impérative ou au contraire en
la provoquant). Il n'y a pas opposition entre les deux positions, mais
rotation d'un quart de tour sur la même structure quadripartite (à partir de
l'alternance de deux termes : l'angoisse et l'objet : cf. le Séminaire "L'Angoisse").
Il est clair en tout cas que la volonté de jouissance n'est pas la
jouissance, au sens où le pervers veut surtout la jouissance de l'Autre, et
plus exactement la soumission inconditionnelle de ce dernier à la
jouissance. Ce qu'il voudrait, au fond, c'est donner à la pulsion la forme
d'une volonté universelle ; censé incarner la jouissance de l'être, séparé
en 'a', il avoue son impuissance en réclamant l'impossible : soit la
jouissance de l'Autre dans l'angoisse, la division, le non-être. Ce faisant,
il nous indique la seule issue possible : la jouissance de l'Autre ne
saurait être l'objet d'une volonté car elle est première, en position de
cause. Mais pour cela il faut "renverser" le principe de Lacan énoncé plus
haut, lequel soumet la jouissance à la reconnaissance du désir de l'Autre,
parce qu'en bon freudien, il place la jouissance dans l'objet et la suppose
perdue…
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