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"Nous ne
disposons malheureusement que d'un seul mot, celui de pervers, pour désigner
indistinctement les sujets marqués du sceau de la perversité, et ceux qui
sont atteints de perversion des instincts élémentaires". (Manuel
alphabétique de psychiatrie, cité par Joël Dor, Structure et
perversions,1987) L'auteur de ces lignes regrette la polysémie d'un
vocable qui, selon lui, désigne deux réalités bien distinctes. D'une part la
perversité (terme dérivé de pervers) renvoie à un contenu essentiellement
moral, comme les mauvais penchants d'une personne n'hésitant pas à exploiter
son semblable, afficher son égoïsme ou se comporter avec cruauté. D'une part
ces sujets ne seraient pas considérés comme anormaux, d'autre part cette
orientation du comportement pourrait conserver un caractère épisodique. Le
clivage séparant perversité et perversion intervient avec le caractère
soi-disant pathologique des comportements pervers, en ce qu'il indique une
altération générale et permanente de la personnalité et, surtout, une
déviation significative des instincts. Il n'échappe à personne que ce
clivage, étant à la base idéologique puisqu'il postule de toute part une
"dégradation", une subversion par rapport à certaines "valeurs", ne fait que
transporter ses préjugés moraux et idéologiques au niveau de l'analyse des
perversions instinctives. Dans cette vision normative qui prévaut encore
aujourd'hui dans une certaine clinique psychiatrique, les perversions
sexuelles ne sont qu'un sous-ensemble de celles-ci. Aucun élément de
structure ne peut être déduit du vecteur sexuel proprement dit. En matière
de sexualité, on se contente de distinguer les perversions par rapport à
leurs objets (homosexualité, etc.) et les perversions par rapport à leurs
moyens (fétichisme, etc.), opposition qui servira de base à la distinction
freudienne entre les déviations quant à l'objet (objet de la pulsion) et les
déviations quant aux buts - sans que ce partage paraisse jamais essentiel
dans la théorie de Freud, qui placera toujours la sexualité au centre de son
modèle explicatif. Dans l'approche normative et idéologique du phénomène, au
contraire, on se contente d'évaluations purement différentielles tout en
confondant les manifestations aléatoires de la perversion et ses traits
structuraux déterminants. De ce fait, on ramène bien la perversion sexuelle
à la perversité morale, la première restant ignorée dans sa dimension
causale. Mais aussi, corollairement, les conséquences sexuelles jugées
aberrantes de la perversité peuvent devenir des objets de description
privilégiés, et faire écho esthétiquement à un certain polymorphisme pervers
et sexuel. C'est pourquoi il convient de prendre les choses avec humour, si
l'on peut dire : il se pourrait bien que le regard sur la "perversité",
autrefois sévère et moral, s'avère aujourd'hui plus poétique et plus
disséminant que la très sourcilleuse théorie analytique des "perversions".
La perversité du point de vue non psychanalytique, en l'occurrence, consiste
à niveler ironiquement les touches de perversité et les traits de
perversion, à les "topoétiser" en les envoyant "valser" mutuellement les uns
contre les autres, et à les ramener finalement dans l'univers qu'ils
n'auraient jamais dû quitter, celui du jeu.
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