Jacques Nassif, Un troisième temps pour la psychanalyse

JANVIER 2007

 

 

 

 

 

 
 
Liber / "Voix psychanalytiques"
 
2007
 
165 p. / 22,70 euros


 
 

 

Présentation par l'Editeur

 

«Lacan, je n'insiste pas - d'autres que moi commencent à oser en parler -, était un individu aussi attachant que déplaisant. Inutile donc de souligner son côté déplaisant. En revanche, ce qui m'importe, c'est d'essayer de retracer ce que fut sa geste. La "geste" vient du latin rébus gestis, c'est ce qu'on dit quand on est César et qu'on a fini quelque chose. Pour moi, voilà, il est indispensable d'être en mesure de pouvoir déclarer que quelque chose a pris fin. Lacan a fait certaines choses, il les a faites et bien faites et on ne les refera pas. Il faut essayer de lui rendre vraiment justice, de voir ce qu'il a fait pour savoir ce qu'on lui doit, et puis savoir si on peut passer à autre chose, se donner le droit de passer à ce que j'appelle un troisième temps pour la psychanalyse. Bien sûr, c'est prétentieux de vouloir accoucher d'un avenir, comme ça, à partir d'un constat. Mais l'avenir, ça me concerne plus que le passé. Et pour le préparer, il faut en tout cas savoir ce qui s'est vraiment passé et pouvoir le décrire, savoir par conséquent dans quelle mesure ça continue ou pas, ou qu'est-ce qui cesse.» J. N.




 


 

 

L'auteur

 

Normalien et philosophe, Jacques Nassif devient psychanalyste en 1970 et va dès lors traverser les événements marquants du mouvement psychanalytique français à l'époque du séminaire de Lacan et dans les suites de la dissolution de l'Ecole freudienne de Paris. Il partage son activité entre Paris et Barcelone et entre la pratique de la psychanalyse et celle de la traduction.

 

 

 

 

 

Table des matières

 

        

Première partie, De Lacan à la passe

chapitre 1 La geste de Lacan; chapitre 2 La passe aujourd'hui; chapitre 3 Passeur de Lacan passant; chapitre 4 Risques et enjeux de la nomination des passeurs


Deuxième partie, De la passe à l'écrit

chapitre 5 Sur les entretiens préliminaires; chapitre 6 Le silence du psychanalyste; chapitre 7 La tâche du traducteur et celle du psychanalyste; chapitre 8 Bartleby psychanalyste ?
 

 

 

 

 

Citations

 

La geste de Lacan

" Ma tâche n'est pas simple. Pour être à la hauteur, il faudra retrouver le style du personnage, le style donc de quelqu'un qui se donne le gant d'improviser en laissant tomber tous les écrits. Je commence donc par en faire le geste et j'écarte tout ce que j'ai préparé.
Mais ce sera pour accuser la différence avec ce que j'ai choisi d'appeler la geste, ce qu'a donc réellement fait le personnage en question pour marquer l'histoire de son temps, et pas seulement la psychanalyse. Même si, dans son cas, le personnage, ça n'est pas tout, le témoin que je suis ne peut pas omettre de mentionner que le personnage Lacan était extrêmement attachant et suprêmement encombrant, ce qu'il savait d'ailleurs parfaitement !
Mais ce n'est pas seulement le personnage qui est haut en couleurs, c'est son discours lui-même qui accuse sans façons des contradictions qu'il ne surmonte jamais vraiment. Et je voudrais m'attacher à la plus saillante à mon sens : ce discours a pris la lettre pour en faire une instance. Or la lettre, on peut aller avec elle soit du côté de l'écriture littéraire, soit du côté de l'écriture formelle.
Or il n'a jamais tranché, s'engageant largement et tour à tour dans une direction comme dans l'autre. Et c'est tout aussi fructueux d'aller dans un sens que dans l'autre, pourvu qu'on soit attrapé par ce qu'il appelait, lui, «le bout de réel» ! C'est ça qui fait la différence. Dans ce discours, ce qui effectivement importe, c'est d'être porté par le Réel, voire à la traîne, pourquoi pas : c'est cela qui fait la différence.
Les savants mathématiciens, les topologues et autres logiciens qui font dans le lacanisme l'oublient peut-être un peu vite. Malheureu­sement pour moi - ou heureusement, donc -, je ne fais pas partie de ceux qui ont suivi cette voie, j'ai eu beau faire; disons que je n'ai pas poussé assez loin les études, comme d'autres autour de moi. La philosophie, ça m'a marqué, les concepts, ça continue de me plaire. J'ai cette formation-là.
Mais je dois le rappeler, la plupart des philosophes de ma géné­ration allaient vers les sciences. C'est comme ça que j'ai pu fréquenter des gens effrayants d'érudition. Jacques Bouveresse était, à vingt ans déjà, un puits de sciences; Jacques-Alain Miller se présentait aussi, quand je l'ai rencontré rue d'Ulm, comme un logicien bête et méchant. Il connaissait Quine par coeur, Wittgenstein sur le bout des doigts, et la logique d'Aristote avec ça, j'en passe... "

 

 

 

 

Dossier de presse / Critiques / Documents liés

 

 

Qui est "auteur" en psychanalyse ? par Jacques Nassif

27-02-2007

> http://squiggle.be

 

Si dans la question de ce titre il ne s'agissait seulement que de l'auteur, en tant que père (ou mère d'ailleurs, pourquoi

pas ?) d'une théorie, l'affaire serait immédiatement entendue.

Il y a eu Freud qui, en tant qu'inventeur de la chose comme du terme, peut être crédité d'être le fondateur ; puis il y a

ceux, à compter sans doute sur les doigts d'une seule main, qui peuvent prétendre à la place enviée de re-fondateur ; il

s'agirait de ceux qui, dans l'articulation entre leur discours propre avec l'apport d'une pratique se situant dans la

continuation de celle de Freud, retrouvent les intuitions du maître qu'ils contribuent à corroborer, en les étayant cependant

sur un discours mis à jour tant par rapport aux sciences qu'en relation avec le savoir qu'arrache le désir à la vérité.

Il y a enfin tous ceux qui, sans avoir l'ambition de produire un discours global sur la psychanalyse, se réfèrent à tel ou tel

de ses concepts, pour les faire évoluer ou préciser ; et ils le font en fonction aussi bien du développement des discours

adjacents dans les sciences affines, que des apports, encore une fois indispensables, de la supposée "clinique" qui,

dans le cas de la psychanalyse, n'est pas la description minutieuse du "jardin des espèces", comme s'exprimerait M.

Foucault, mais une réalité subjective qui est de part en part historique.

 

Or précisément, si la psychanalyse se contente d'être une simple théorie, elle se voit immédiatement ravalée au rang

de l'une des branches de cette science, toujours introuvable, car encore en instance de fondation, qu'est la psychologie.

Et tous ceux qui la confinent dans ce statut de théorie s'arrangent ainsi, on s'en doute, soit pour rater son objet soit pour

méconnaître son propos.

 

La psychanalyse, si c'est bien "la cure qu'on attend d'un psychanalyste" (selon l'humoristique reformulation lacanienne),

ne saurait se réduire à une théorie que l'on se donnerait la possibilité de venir vérifier auprès de l'un de ses tenants

patentés, pour se reconnaître comme illustrant tel ou tel de ses concepts ou de ses hypothèses.

 

On le sait, il y a belle lurette que la théorie en tant que telle, ne guérit plus, une fois communiquée, alors que cette cure,

on aurait tort d'avoir honte de le proclamer, est la psychothérapie la plus efficace, car le plus radical et systématique

moyen d'aller à la racine du mal.

 

Mais qui donc peut alors se dire, de l'analysant ou de l'analyste, auteur de ce nouveau type d'institution que met en

place l'alliance passée avec un psychanalyste pour mettre en jeu la "règle fondamentale" de Freud, en tant que

supposée avoir les conséquences les plus déterminantes dans la vie du sujet qui s'y est risqué, si le discours inédit

ainsi produit s'adresse à quelqu'un qui ne sait pas déjà ce qu'on est censé lui exposer, c'est-à-dire, qui pratique "l'attention

flottante" ?

 

La question ainsi posée est, on le voit, difficile à trancher. On ne saurait en tout cas reléguer la contribution de l'analysant

à cette œuvre commune qu'il instaure, au rôle de simple faire-valoir de l'habileté technique ou du savoir-faire éthique

d'un analyste qui ne peut donc plus se contenter d'inviter l'analysant à venir lui donner l'occasion de vérifier une théorie

préalable, et déjà consignée dans les textes de tel ou tel des maîtres susmentionnés.

 

Et tout psychanalyste qui prend la plume pour transmettre la psychanalyse aujourd'hui, voire pour simplement parvenir à

en faire reconnaître l'utilité dans le maniement des symptômes que crée le malaise renouvelé de la civilisation

qu'endurent actuellement les sujets, est vite confronté à l'épineux problème, qui ne se réduit pas seulement à celui de ne

pas trahir une confidentialité, que lui posera inévitablement le fait d'avoir à restituer à l'analysant son bien, en lui

reconnaissant la part de sa contribution essentielle et indispensable, précisément lors de ces moments d'invention et de

renouvellement où il s'est parfois agi de savoir ou de pouvoir dire non à la théorie reçue, devenue notoirement insuffisante.

 

Il n'est donc pas étonnant que les "vignettes cliniques" ou les "histoires de cas" se soient faites de plus en plus rares, à

mesure que le discours analytique était amené à se poser, avec toute la rigueur requise, la question de cette institution

sans laquelle les élucubrations peuvent aller jusqu'à confiner au délire, sinon pour le moins à la "langue privée" qui se

trame entre l'analysant et l'analyste, à partir de ce tissu d'allusions, donc de raccourcis, que mettent en place à la longue

toutes ces séances qui s'enchaînent.

 

Le seul antidote au risque que font courir l'assèchement et la sophistication du discours de la théorie, ou tout aussi bien

l'incommunicable de plus en plus compact de son effective pratique, se situe donc du côté de l'invention, si possible,

d'institutions qui ne soient ni sectaires ni destinées uniquement à des adeptes, et qui associeraient largement les

analysants eux-mêmes aux futurs développements de cette psychanalyse ne se réduisant pas aux mathèmes pour sa

transmission, et travaillant précisément, à partir de l'intransmissible de son expérience, à en démentir l'inéluctable destin.

 

Je pense évidemment aux cartels et surtout à la passe, qui sont censés mettre à contribution des analysants, qu'ils soient

déjà installés comme nouveaux analystes, ou simplement passeurs ou passants en passe de le devenir. Grâce à de tels

dispositifs, ce sont, en effet, des analysants qui parviennent à remettre en question le convenu ou le prévisible de la

théorie reçue, à travers les chicanes du discours de la transmission indirecte, censée permettre à ces personnes de n'être

plus que la source d'un fonctionnement.

 

Mais je pense tout aussi bien à ce nouveau genre littéraire que pourrait devenir la psychanalyse, si elle se rendait à

même de faire entendre sous le texte la voix de ses lectures, en même temps que le parcours de cette voix qui n'est

analysante que lorsqu'elle renouvelle le sens des mots, en fonction des contextes toujours nouveaux où elle les

transporte. La veine autobiographique aurait ainsi de beaux jours devant elle, complètement renouvelée qu'elle se

verrait, si elle venait confluer avec la pratique de l'échange que promeut l'adresse à un psychanalyste.

 

Et ce psychanalyste aurait à son tour moins souvent le sentiment, quand il écrit, de pratiquer l'imposture du larcin des

mots ou des idées de celui qu'il a certes écouté, mais non pas pour s'approprier ses trouvailles et seulement pour

parvenir à lui faire entendre à quel point c'en étaient de bien bonnes !

 

Paris, le 18 février 2007

 

 

 

 

 

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